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Quel avenir pour la démocratie et l’ordre international ? par Guy MALHERBE, ancien député de l’Essonne

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Dans nos démocraties, la démocratie est en danger. (1)

Ses faiblesses, ses vulnérabilités et l’insuffisance de ses résultats sont aujourd’hui mises en avant. Elles viennent aussi de ce qu’elle exprime le pluralisme et les exigences de nos sociétés. Pourtant, la démocratie reste le seul régime qui permette à un peuple de choisir librement son destin, de choisir et de changer ses dirigeants et ses représentants, un régime qui bénéficie de contrepouvoirs solides, un régime qui assure le plein respect des libertés publiques.

Les démocraties sont les mieux à même sur le long terme, de construire une société solidaire et prospère de répondre aux défis rencontrés en matière de travail, de santé publique, d’environnement et de bien-être collectif.

Malgré ces atouts, force est de constater aujourd’hui le recul des libertés publiques, le recul de l’idée démocratique voire même une accélération de celui-ci, dans de nombreux pays, y compris en France. On ne compte plus les signaux qui viennent confirmer la crise : l’incapacité des institutions et des partis politiques à négocier un pacte de gouvernement stable et les attaques physiques contre les élus n’en sont que les symptômes les plus visibles.

Les études d’opinion mettent en lumière des interrogations inquiètes, y compris chez les jeunes, pouvant juger opportun d’accepter moins de démocratie en échange de plus d’autorité et d’efficacité, voire de confier le pouvoir à un militaire ; certaines d’entre elles tendent à montrer que le niveau de défiance envers les institutions et les partis s’accompagnent d’un fort désir de renouvellement de notre démocratie.

Loin d’être limité à la France, ce diagnostic concerne toutes les démocraties. Dans le monde en général, un institut suédois montre une nette progression des systèmes autocratiques. Aujourd’hui, le principe a la base de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, la dignité et la liberté de la personne humaine s’imposant aux États, est ouvertement contredit de par le monde. Pire, elle est instrumentalisée. Elle est assimilée à une civilisation « occidentale » maintenant entrée en décadence.

Les pays européens font face eux aussi au fractionnement de leur espace politique intérieur. Certains par leurs traditions politiques ont pu trouver par la négociation des compromis et des coalitions gouvernementales pour traiter des sujets brûlants comme celui des déficits des finances publiques et des retraites.

Les États Unis, un nouvel impérialisme.

Aujourd’hui, la démocratie américaine subit les effets délétères d’un régime présidentiel de plus en plus affirmé et autoritaire.

Les libertariens de l’école d’Elon Musk et de Petrer Theil apportent à la question de la démocratie une réponse simple : forts de leur remarquable succès entrepreneurial, ils veulent transposer le système autocratique qui a permis leur réussite au monde politique. Pour eux, le monde complexe du XXI e siècle ne s’accommode pas de l’amateurisme démocratique, d’autant que le progrès de la technologie permet de prendre de meilleures décisions tout en assurant un meilleur contrôle de ceux auxquels elles s’appliquent; la démocratie est un système archaïque qui met le pouvoir à la merci des imbéciles. Il faut donc réduire l’Etat qui leur est soumis au minimum et ne pas entraver par la réglementation l’imagination entrepreneuriale. Cette vision sert bien les intérêts de ses auteurs, qui bénéficient de la manne publique et veulent se débarrasser des contraintes qui l’accompagnent. L’assaut systématique mené contre les libertés publiques complète l’image d’une équipe déterminée à garder le pouvoir quoiqu’il en coûte.

Ces libertariens jouent de l’absence de limite aux pouvoirs de leur régime pour déstabiliser les démocraties. Ils cherchent à aviver les divisions au sein de nos sociétés démocratiques. Ce fut le cas avec le discours de JD Vance, le Vice-Président américain, lors de la Conférence sur la sécurité à Munich, en2025, et de celui de Marc Rubio, secrétaire d’État américain, l’année suivante, même s’il a utilisé un langage plus subtil qui masquait , en fait, la même politique de Donald Trump sur l’Europe qui a affirmé que « l’Europe est finie »  ou dont la doctrine énoncée dans la Stratégie de sécurité nationale vise toujours à provoquer un changement de régime et la dislocation des institutions européennes. Marc Rubio a prôné « une vassalisation heureuse » enveloppée dans une doctrine de leadership incontesté. Le ton du discours était différent mais le fond était le même. D’ailleurs Marc Rubio a quitté Munich pour voler au secours de Viktor Orban en mauvaise position pour les élections législatives du 12 avril prochain.

Technocratie contre technocratie.

A Davos, Trump et son équipe ont mis en scène la rupture définitive entre un certain ordre international et la pratique brutale du nouvel impérialisme américain ; entre la recherche de solutions diplomatiques et l’imposition de la volonté nationale ; entre la technocratie mondiale et un nouvel ordre fondé sur le principe de la force. Pour Trump, la pacification technocratique du monde, c’est finit. La technocratie devient un élément de conflit. Alors que la technocratie d’hier avait dépolitisé la technique, la nouvelle technocratie la repolitise avec des instruments nouveaux. Le libre échange cher aux libéraux est mort.

Il en résulte un duel entre deux technocraties impériales, celle des États Unis, réorganisée autour du nationalisme trumpienne, et celle de la Chine, fondée sur le dirigisme du parti, qui redessine la géographe du pouvoir mondial.

Entre ces deux pôles, l’Europe apparaît comme le grand vestige du cycle technocratique précédent : un continent qui a profondément intériorisé l’idée que les cours de justice, les banques centrales indépendantes, les autorités de régulation, les traites, le multilatéralisme sont des lieux de décision qui excluent le conflit.

L’ordre technocratique de la mondialisation reposait sur un principe simple : le conflit politico social étant potentiellement destructeur, pour se sauver et assurer la paix sociale, il fallait le neutraliser en transférant les décisions les plus importantes vers des instances protégées, techniques et professionnalisées. En échange, les technocrates promettaient une intégration pacifique des marchés, la protection des droits individuels, un monde à faible intensité de conflits dans lequel la politique était encadrée par des contraintes juridiques et économiques définies par une nouvelle aristocratie de la compétence. Ce système a fonctionné tant que l’économie mondiale légitimait le pilotage automatique et tant que la confiance dans la culture libérale et optimiste autour de la mondialisation se maintenait. Cette culture soutenait la légitimation politique des institutions de compétence et les systèmes politiques nationaux, internationaux et mondiaux.

Mais quelque chose s’est cassé avec la crise financière, la perception d’un déséquilibre commercial et de la désindustrialisation, notamment en France mais en Europe aussi, au profit de la Chine et la confiance dans le gouvernement des compétents s’est érodée. La promesse d’ordre et de bien-être s’est brisée, la rancœur s’est concentrée non pas contre la démocratie mais surtout contre ceux qui l’administrait au nom de la compétence. La technocratie a été accusée de s’être transformée en caste, ideologisée, imperméable au vote, incapable d’assumer la responsabilité politique de ses échecs.

Notre époque ne signifie pas la fin de la technocratie, mas la fin d’une déclinaison particulière de la technocratie : mondiale, juridique, confiante dans sa capacité à remplacer le conflit politique par une administration compétente. Une technocratie reposant sur le conflit remplace une technocratie reposant sur la diplomatie. Des ingénieurs du chaos remplacent des diplomates.

Ainsi, une certaine technocratie neutre dépolitisée disparaît pendant que monte de nouvelles alliances entre leaders et technocratie militante autoritaire. Une élite ancienne technocratie mondiale est remplacée par une nouvelle élite nationaliste qui redessine les frontières entre la force et le droit, entre l’exception et la norme, entre l’Etat et le marché. Une guerre des technocraties est ouverte entre les États Unis, la Chine et l’Europe.

Aux États Unis, des propositions radicales émergent, le rôle central de l’expertise n’est pas remis en question, il est tout simplement dissocié de l’ancien compromis libéral – progressiste et rattaché à de nouvelles formes de gouvernance élitistes du numérique. Il promeut une vision technocratique et oligarchique dans laquelle l’innovation radicale est l’apanage d’une poignée d’entrepreneurs visionnaires capables de créer des instruments de progrès et de suprématie géopolitique. Les démocraties de masse seraient inefficaces pour reconnaître le mérite dans le développement technologique. L’avenir appartiendrait à ceux qui détiennent le savoir-faire et la propriété intellectuelle, capables de redéfinir les rapports de pouvoir économique et national. Seules les élites dotées de capacités analytiques et d’infrastructures numériques pourraient garantir l’ordre et la prévisibilité sociale comme outil de pure gestion des sociétés humaines, la légitimité démocratique serait secondaire lorsque la sécurité et le leadership technologique mondial est en jeu. C’est la logique de la nouvelle droite américaine trumpienne. La technique devient un instrument de pouvoir politique qu’on peut mobiliser, y compris de manière brutale.

En Chine, la compétence technique est certifiée par l’Etat et utilisée explicitement comme un outil de centralisation, d’accélération du développement industriel et d’orientation des investissements stratégiques, une solution technocratique qui combine la solution méritocratique avec une législation autoritaire et collectiviste.

Une forme de technocratie dirigiste dans laquelle la bureaucratie des ingénieurs remplace l’autonomie de l’entreprise privée typique des cas américains. La Chine est un État d’ingénieurs dédiés à la poursuite de la volonté de puissance par la croissance technologique. La technocratie dirigiste chinoise intègre la compétence technique et la planification étatique dans une forme d’ingénierie sociale qui vise à maximiser la puissance collective. Comme aux États Unis, la technologie n’est plus présentée comme un outil de pacification des conflits, mais comme un moyen de les intensifier et de les gérer à l’échelle mondiale.

La concurrence entre ces deux modèles configure un champ de forces dans lequel les anciennes technocraties libérales mondialistes européennes apparaissent de plus en plus marginales et vulnérables. La primauté du politique réapparaît sous une nouvelle forme. Le politique s’incarne dans le pouvoir à travers la personne. Le retour du politique et de sa conflictualité à travers l’usage de la force semble avoir atteint en 2025 un niveau de primauté tel qu’il a balayé l’ordre technocratique qui s’était développé au cours des cinquante dernières années.

A ce stade, les mondes politiques ne semblent plus parvenir à communiquer pour renégocier les termes de nouveaux accords. C’est dans cet espace ouvert qu’est en train de se dérouler une guerre des technocraties. Les pays européens, et avec eux l’Union Européenne, ont-ils pris conscience de ce changement ? Ce n’est pas certain, il semblerait même que non. La crise actuelle sera-t-elle surmontée ? Plutôt que d’accepter les sermons sur notre prétendue décadence, l’Europe doit prouver qu’elle entend défendre son modèle de liberté et de tolérance. Il ne faut pas se résoudre au déclin de l’idée démocratique. L’enrayer pour réinventer notre démocratie est le grand combat de nos générations. Il doit être mené sur trois niveaux : celui de la société française et de sa République, celui de l’Europe ensuite, celui du monde enfin. Ces trois batailles sont intimement liées et doivent être au cœur du débat public comme de l’enseignement, à tous les niveaux, depuis l’école primaire jusqu’aux universités.

En France, une hyperpolitisation qui débouche sur rien.

En France, il faut retrouver la société civile en renouant avec un récit et un idéal soudant notre société civile. Notre territoire est maillé par des corps intermédiaires capables de dire le réel mais aussi d’alerter, d’interpeller sur des situations de vie.

Nous avons pu constater une effervescence politique diffuse durant la Covid -19 et surtout avec les Gilets jaunes en 2019 qui a conduit à un regain de protestation de masse. Des personnes que l’on pouvait estimer apolitique, voire antipolitique, se sont retrouvées soudainement et intensément investies dans des débats politiques sur les rond-point. Cette politisation s’est faite de manière rapide, désordonnée, parfois brutale. Depuis, plusieurs indicateurs montrent une mobilisation, une politisation, un regain à l’égard de la vie politique : manifestations, votes, mais aussi phénomènes plus extrêmes, on observe même une recrudescence des violences politiques physiques a l’égard des élus. Toutefois, cette politisation est faiblement structurée, peu institutionnalisée, car nos sociétés contemporaines connaissent une érosion continue des structures organisées : syndicats, partis politiques, mais aussi institutions religieuses. Nous sommes face à une configuration en forme de ciseaux. D’un côté, une forte intensité politique. De l’autre, une faiblesse institutionnelle marquée.

La fin de l’apathie politique est en soi une bonne nouvelle. Elle signifie que les citoyens ont à nouveau le sentiment d’avoir une prise sur l’ordre social, mais cette activité politique peine à se transformer en pouvoir collectif durable, capable de modifier les rapports de force, au niveau de l’Etat. Cette intensité du désir de changement se conjugue à une incapacité presque totale à le réaliser. (Ce concept d’hyperpolitique a fait l’objet d’une analyse très intéressante portant sur les pays européens et sur laquelle il conviendra de revenir)

Pourtant, La société civile doit être un remède contre le sentiment d’impuissance qui nous envahit et une partie de la solution pour revitaliser notre démocratie. Il faut redonner le goût de la délibération sur les grands problèmes de l’heure en offrant un cadre adéquat pour s’informer, échanger et proposer au pouvoir politique qui doit savoir écouter et prendre en compte les positions exprimées tout en veillant que des associations très actives ne s’accaparent pas le monopole du débat. Renforcer et régénérer notre démocratie locale en faisant confiance au travail de terrain. L’expérimentation locale devrait être privilégiée et la généralisation de ses résultats positifs encouragée. Le travail associatif devrait être davantage soutenu par la collectivité nationale surtout quand il représente un véritable service public. Le travail parlementaire devrait être facilité en dotant les élus de moyens comparables à leurs homologues allemands ou américains en terme d’équipe et de conditions de travail. Il serait possible de prévoir que les résultats de conventions citoyennes soit soumis à référendum. De tels mécanismes permettraient de refaire société et renforceraient les liens entre citoyens et la décision publique sur la base d’une idée, d’un esprit, d’une volonté, d’un horizon. Le défi est donc de générer une idée d’avenir, un récit politique d’avenir capable de donner la force à une nouvelle gouvernance politique, économique, sociale.

L’Europe, en réaction négative plutôt que dans l’action.

Aujourd’hui, l’Europe répond par des formulations négatives, tout en réaction. ; l’action se fait par la défensive à contretemps le plus souvent. C’est par réaction qu’une réponse se dessine.

Les principes démocratiques et l’Etat de droit sont aux fondements de l’intégration européenne depuis le début de la construction, alors qu’il s’agissait de lutter contre la barbarie sur le continent. Nos sociétés devraient se mobiliser pour en faire un marqueur clef d’un sentiment d’appartenance et un récit commun aux pays de l’Union, au moins pour ceux qui voudraient le partager. Un arc progressiste européen pourrait se former en opposition à Donald Trump en construisant un projet autonome et géopolitique européen. L’Europe doit valoriser, diffuser et affirmer le respect du savoir et de la science de plus en plus conteste dans d’autres pays ou place sous contrôle des autorités politiques dans certaines autocraties.

L’Europe à la capacité, si elle le veut, de mobiliser dans le monde, en dehors des grandes puissances, bien des régions et des nations qui sont ses alliés naturels, comme elle continue de le faire par des accords commerciaux avec le Canada, avec Mercosud, même si certains pays, comme la France, ont voté contre, ou avec l’Inde et l’Afrique.

L’Europe devrait avancer des propositions pour rebâtir avec d’autres un système international plus efficace et légitime, plus démocratique respectant l’égalité de droits et de dignité entre les peuples. L’opportunité de faire quelque chose existe avec le Canada, l’inde, les pays du Sud du l’Afrique et certains pays d’Amérique latine.

Action ou vassalisation ?

Tout se présente comme si un piège était tendu aux démocraties par l’accélération réactionnaire : en s’appropriant la grammaire de la révolution, en réalité une contre révolution, les réactionnaires cherchent à placer les démocraties dans une position où elles se retrouvent à vouloir défendre et conserver un ordre disparu ou qui serait sur le point de disparaître pour éviter le pire. Comment ne pas devenir les conservateurs des réactionnaires ? Tel est le piège tendu.

Seule une nouvelle révolution démocratique, qu’il reste à imaginer puis à mettre en œuvre, peut conjurer un futur que les autoritaires présentent comme inéluctable. Face à Trump, c’est l’action, ou la vassalisation.

(1) synthèse de plusieurs publications de la revue numérique Grand Continent sur la démocratie, la technocratie et l’hyperpolitique.

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