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L’ère de l’hyperpolitique, par Guy MALHERBE, ancien député de l’Essonne

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Anton Jager est maître de conférences en histoire des idées politiques et en théorie politique à l’université d’Oxford. Il est contributeur régulier du New York Times. Il a publié récemment un ouvrage sur l’extrême politisation : Hyperpolitics : Extrême Politicization withoutPoliticql. Non traduit en français.

Le texte qui suit est un extrait de l’entretien de Grand Continent avec Anton Jager.

Anton Jager a inventé un concept qui semble capturer parfaitement la séquence que nous traversons. Comment vivre à l’âge d’une politisation de plus en plus radicale, mais sans les cadres de la politique ? Comment vivre l’âge de la révolution sans révolution ?

Comment ce concept est-il né ?

Il a senti en 2019 et en 2020 avec les mobilisations des Gilets jaunes en France et contre les confinements pendant la pandémie de la Covid, mais également avec la vague de protestation aux États Unis qui ont suivi le meurtre de George Floyd que quelque chose semblait en train de se passer : une effervescence politique diffuse conduisait à un regain de la protestation de masse.

Des personnes qui, dans les années 2000 étaient apolitiques, voire anti politiques se retrouvaient soudain intensément investies dans des débats politiques complexes. Cette politisation se faisait de manière rapide, désordonnée, parfois brutale. Il a senti que cette intuition correspondait à une réalité mesurable.

Il a mesuré cette activité protestataire en observant son évolution en2008-2009, une augmentation spectaculaire dans presque tous les pays occidentaux et surtout en occident. La participation électorale repart à la hausse. Dans l’espace numérique, la capacité à exprimer ses opinions politiques s’est considérablement élargie: prendre part au débat public est devenu techniquement plus facile, plus immédiat et interactif.

C’était une rupture avec les années 1990-2000 ou l’inquiétude portait sur la démobilisation et la dépolitisation, la baisse de la participation électorale, la désaffection à l’égard de la vie politique et le retrait civique.

Aujourd’hui, les indicateurs sociaux convergent : plus de manifestations, mais aussi avec des phénomènes plus extrêmes, recrudescence des violences politiques, y compris des agressions et des tentatives d’assassinats contre des élus. Aux États Unis, les manifestations de 2020 comptent parmi les plus importantes de toute l’histoire du pays plus de20 millions de participants et, en particulier, l’attaque inédite du Capitole La présidentielle de 2020 a aussi enregistré un taux de participation record, le plus élevé depuis le début du XX siècle.

Le concept d’hyperpolitique vise à nommer cette rupture de culture politique. Mais simultanément, un autre axe s’effondre : celui de l’institutionnalisation de la vie politique.

Nos sociétés contemporaines connaissent une érosion continue des structures organisées : syndicats, partis politiques, associations, mais aussi institutions religieuses. Cette tendance amorcée dans les annees1990 se prolonge sans discontinuer dans les années 2010-2020.

Nous sommes donc face à une configuration en forme de ciseaux. D’un côté, une forte intensité politique, de l’autre, une faiblesse institutionnelle marquée. Cette combinaison n’a pas de précédent historique clair.

L’hyperpolitique désigne cette situation : un niveau de politisation très élevé mais faiblement structuré, peu institutionnalisé. Cela vaut aussi bien pour la gauche que pour la droite.

Ce basculement commence avec la crise financière de 2008-2009 aux États Unis puis touche rapidement l’Europe et devient mondiale. Les politiques d’austérité mises en œuvre aux États Unis et en Europe sont perçues comme injustes et destructrices et provoquent des émeutes de la faim dans les pays du Maghreb et sont à l’origine du printemps arabe. Ces politiques effritent le contrat social et les bases de l’économie politique. Les canaux institutionnels qui permettaient d’absorber et de structurer la conflictualité politique semblent obstrués. Ils ne sont plus accessibles ou plus crédibles. La politisation ne trouve plus d’issue institutionnelle évidente.

Si cette politisation est une bonne nouvelle, les citoyens ont à nouveau le sentiment d’avoir une prise sur l’ordre social, elle reste problématique et ambiguë tout de même.

Une grande partie de cette activité politique peine à se transformer en pouvoir durable, capable de modifier les rapports de force au niveau de l’Etat comme dans l’économie.

Des mobilisations importantes, très massives, aux États Unis, en France, en Allemagne, aux Pays bas ont mobilisé très rapidement un grand nombre de manifestants, ce qui a l’ère du numérique est devenu plus facile, en revanche, il est très difficile de cristalliser cette énergie dans des structures pérennes, capables d’agir dans la durée et de transformer la mobilisation en décisions politiques effectives. Cette transformation s’avère très difficile.

Les Gilets jaunes en sont un exemple emblématique : c’est une mobilisation d’une ampleur nationale remarquable, violente, qui s’attaque à des symboles forts de la République, l’Arc de Triomphe, mais qui a explicitement refusé toute institutionnalisation, et même rejeté toute tentative de désigner un leader, et n’a donc laissé aucun héritage, sinon des cahiers de doléances inexploités.

Autrement dit-on peut se réjouir de la repolitisation des sociétés, mais une question demeure : que produit un espace public qui se convulse périodiquement avec des débats intenses et fortement polarisés, sans capacité claire à transformer cette conflictualité en politiques publiques ? Ou cela nous mène-t-il ?

Selon l’auteur, les années 2008-2020 ont été des années de protestations, on n’aurait jamais autant manifesté dans le monde, et la mobilisation se poursuit aux États Unis, en Europe, en France avec les agriculteurs contre les accords d’échanges, la réforme des retraites, ou les radicaux écologistes. Mais quelle en est la trace durable ? Quelle est la capacité réelle de cette politisation à transformer la manière dont nos sociétés sont gouvernées ?

Mais alors pourquoi, pourquoi vouloir faire la révolution, sans révolution ?

Cette vague de protestation traduirait deux attitudes politiques.

Une première séquence anti-politique à partir de 2009 qui prend la forme d’une contestation de la gestion de la crise et de la critique de la représentation politique elle-même. D’un côté, le slogan « ils ne nous représentent pas » affirme un déficit de représentation comme en Espagne avec les Indignes espagnols. De l’autre, on entend une position plus radicale « nous ne voulons pas être représentés » avec les Gilets jaunes. Chez les Gilets jaunes, on ne disait plus seulement : ils ne nous représentent pas « : on affirmait que toute prétention a représenter est suspecte par principe. Toute tentative de mandat devient immédiatement illégitime. C’est un point de rupture définitif.

Une deuxième attitude apparaît avec des mouvements qui se dotent d’un horizon institutionnel,tout en étant issus d’une volonté anti politique. C’est le cas en Italie avec Beppe Grillo,en Angleterre avec Jérémy Corbyn, aux Pas Bas, en France avec LFI et le RN ,tous invoquent le peuple et cherchent à construire un lien représentatif à travers des partis, des élections entre une base et un sommet. Cela suppose nécessairement une certaine idée de la souveraineté populaire, donc de la représentation, des institutions et des structures.

Mais ces tentatives se heurtent rapidement à la difficulté de l’institutionnalisation. L’accès au pouvoir est plus complexe que prévu et l’exercice du pouvoir apparaît plus contraignant et difficile. La prise de conscience que l’accès au pouvoir est semée d’obstacles, fait que l’attraction de l’hyperpolitisation devient très forte. Elle permet de maintenir une protestation spontanée permanente, sans élections, sans projection sur le long terme , seul le court terme est privilégié en bousculant les institutions dont on se sert pour maintenir la contestation , la protestation et la manifestation permanente en comptant davantage le nombre de followers sur internet que d’adhérents militants.

Pour l’auteur, si l’on observe les défis auxquels le monde occidental est confronté qu’il s’agisse du climat, des transformations économiques et sociales profondes en cours à l’ère du numérique et de l’IA, alors l’hyperpolitique révèle quelque chose de positif : elle montre que ces questions mobilisent, que les citoyens s’y engagent, qu’ils peuvent être politisés autour de sujets de long terme.

L’ambiguïté tient au fait que cette politisation se heurte à une difficulté persistante : s’inscrire durablement dans des structures institutionnelles capables de traiter ces problématiques avec continuité, patience et efficacité.

La sortie de l’hyperpolitique passe par les partis politiques qui ont du mal à imposer de véritables changements institutionnels mais aussi par tout un écosystème institutionnel : syndicats, associations, collectivités territoriales.

Il ne s’agit pas de ressusciter le XX siècle, mais il est possible d’inventer de nouvelles formes institutionnelles adaptées au présent. On ne reconstruira plus une contre société à la manière du Parti communiste français qui fut, en son temps, une véritable société dans la société. De même que des partis de masse à droite comme les partis de la démocratie chrétienne belge ou allemand. C’est hors de portée aujourd’hui vu l’atomisation sociale.

Nous vivons dans un régime marqué par une transformation de l’attention et de ce que l’on pourrait appeler l’économie libidinale. De nombreux dispositifs culturels et technologiques entretiennent l’idée que les problèmes peuvent être réglés rapidement, que la satisfaction matérielle, émotionnelle, sexuelle, symbolique est immédiatement accessible. Les autorités collectives qui faisaient écran entre l’individu et la gratification ont largement disparu quand, d’aujourd’hui, elles ne contribuent pas, par l’annonce ministérielle d’une loi, a laisser croire que la solution est trouvée. Cela produit une frustration très différente à celle du XX siècle.

À l’époque, l’individu se heurtait à des institutions de masse qui bloquaient l’expression de certaines identités ou préférences. Aujourd’hui, la situation est inversée. L’individu dispose d’une capacité prétendu illimitée à exprimer ses besoins ses identités, ses désirs, parce que ces institutions intermédiaires se sont effondrées. Mais il lui manque les cadres collectifs permettant de traduire ces expressions en action efficace.

Face à un problème massif, violences, crise climatique, le désir de transformation est immédiat. On peut mobiliser, tweeter, lancer une campagne toucher des milliers de personnes en quelques heures. Mais la réalisation de ce désir exige du temps, de la patience, du travail institutionnel, autant d‘éléments incompatibles avec l’immédiateté affective dominante. On ne gouverne pas avec des sondages.

La frustration contemporaine ne vient pas toujours du fait que les institutions bloquent mais du constat inverse : l’expression individuelle ne sert à rien en l’absence de capacité collective.

Ce serait là, pour l’auteur, l’expression la plus claire du nouveau régime affectif de l’hyperpolitique: une intensité maximale du désir de changement conjuguée à une incapacité presque totale à le réaliser.

La politique a été dictée pendant longtemps par une vision du futur. L’hyperpolitique entretient elle un lien avec le futur?

Une idée simple veut qu’on ne peut penser le futur politiquement qu’à travers des institutions collectives, au premier rang desquelles le parti politique.

Imaginer le futur suppose de croire que nous pouvons ensemble transformer le présent de telle sorte que demain soit effectivement différent d’aujourd’hui.

Sans contrôle collectif sur le présent, il n’y a pas raison de penser le futur autrement que comme une pure spéculation. On peut toujours dire « demain sera différent « si on ne dispose pas d’une capacité collective à décider du présent, cette projection reste vide. A l’inverse, lorsque cette capacité existe, on peut dire « demain sera différent parce que nous avons décidé collectivement de ce qu’il sera »

La crise contemporaine du futur est donc fondamentalement une crise de la collectivité. Là où il n’y a plus d’institutions capables de penser le présent, il n’y a pas de futur imaginable. Penser l’avenir suppose une forme de contrôle, même partielle, sur les conditions de vie présente. Sans cela, l’idée même de futur se dissout.

C’est exactement ce qui se passe avec l’hyperpolitique. Il s’agit d’une politique du très court terme, rythmée par des cycles médiatiques extrêmement brefs, intenses, qui mobilisent des foules et dont il ne reste rien. Aucune concrétisation institutionnelle ou structure durable. Il ne reste que des cycles courts d’illusions de maîtrise sur un avenir impensable.

L’hyperpolitique devient une solution par défaut : un moyen de rechercher un soutien populaire ponctuel, faute de disposer d’institutions capables de produire une cohésion durable.

Si des institutions collectives existent, on peut se poser des questions sur demain fondées sur la durée, la discipline et la patience et dire dans cinq, dix, quinze ans demain pourrait être comme ça.

L’auteur conclut que son concept ne s’applique pas uniformément à tous les pays, car chacun a son histoire et ses traditions politiques qui varient. Il s’agit pour lui d’identifier une tendance structurelle commune qui se décline différemment selon les contextes nationaux. Cela permet simplement de mieux comprendre la direction dans laquelle se transforment, aujourd’hui, nos cultures politiques. Et pour nous, celle de la France qui suit cette direction, cette tendance.

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