« AUTOCRATIE vs DEMOCRATIE », par Guy MALHERBE, ancien député de l’Essonne
En utilisant des mots sens dessus dessous dans la lutte pour les esprits, tout en opposant pouvoir contre-pouvoir, mais notre relativisme démocratique « tout se vaut, rien n’est savoir », « tout est opinion », « on doute de tout » altère notre résistance à la désinformation, et sape les fondements de nos démocraties qui sont ébranlés.
Le langage, avec des mots sens dessus dessous, est une stratégie dans la lutte pour les esprits, utilisée par Poutine et Trump contre l’Europe. Ce langage est une stratégie qui oppose « pouvoir contre-pouvoir « : « démocratie », « Etat de droit » et « état du droit » , et désagrège, par notre relativisme, notre résistance à la désinformation, fondement même de la démocratie .
À chaque époque ses innovations politiques. Le siècle dernier a connu un nouveau type de régimes autoritaires aux caractéristiques particulières. Dans ces premières décennies du XXI e siècle, ou la démocratie régresse à l’échelle planétaire, l’autoritarisme prospère sous des formes diverses. Les régimes autoritaires attaquent les démocraties parce qu’ils redoutent leurs idées, leur idéal démocratique auquel aspirent leurs peuples. Le totalitarisme persiste sous des modalités renouvelées, plus en phase avec les mutations du monde globalisé et numérise. Chaque expérience totalitaire s’adapte à son terrain spécifique pour se rapprocher de son objectif. Sa visée demeure et la fin justifie les moyens.
Comme les totalitarismes du XXe siècle, ceux d’aujourd’hui empruntent volontiers leur répertoire d’action à la fois clandestin, prédateur et corrupteur. Ils s’imposent par l’influence, la pression, la menace, l’infiltration, l’entrisme. C’est la condition fondamentale d’existence et de survie de ces systèmes de pouvoir. Les nouvelles technologies de communication permettent l’extension de leur emprise transnationale de façon très rapide et efficace. Ils utilisent les canaux de diffusion les plus divers pour pénétrer les milieux les plus sensibles de la culture, de la politique et même de l’entreprise. Ils entretiennent une culture du ressentiment auprès de certains milieux sociaux et économiques sensibles ou ils prospèrent. Ils détruisent toute opposition politique et idéologique, et contraignent chacun à participer « avec enthousiasme » aux grandes manifestations fédératrices.
##. LE LANGAGE AVEC DES MOTS SENS DESSUS DESSOUS.
Dans ce combat des idées, le langage, les mots occupent une place centrale et cruciale dans l’offensive que les régimes autoritaires mènent contre les démocraties européennes et la France.
C’est ainsi que l’illebéralisme se gargarise du vocabulaire de la démocratie.
L’illebéralisme, en renversant le sens des mots, s’est fait une spécialité du détournement des mots de la démocratie. Au point que certains d’entre eux en viennent désormais à désigner l’exact contraire de ce qu’ils sont censés signifier. Ce vocabulaire à l’envers, cette langue dénaturée et ses concepts dévoyés constituent le cheval de Troie de tout régime autoritaire et de ses promoteurs. Or, si le sens des mots se perd, comment débattre? Comment échanger ? Comment se comprendre? Comment délibérer?
A la manière de Big Brother , le chef suprême du parti , décrit par George Orwel dans 1984: « La guerre , c’est la Paix. La liberté, l’esclavage, l’ignorance, la force.
En inventant une homonymie qui n’existe pas, les autocrates s’emparent des mots des démocrates et les réduisent au silence ou, au moins, les rendent inaudibles.
##. POUTINE ET L’EUROPE : LA LUTTE POUR LES ESPRITS.
Depuis l’Union soviétique les dirigeants russes savent qu’il faut agir sur les esprits et qu’il est possible d’agir sur leurs adversaires en modifiant la vision que ceux-ci se font du monde. Ils voyaient le conflit comme « la lutte finale pour les esprits et les cœurs des peuples « Poutine poursuit cette mission d’ingérence et d’influence en Europe pour affaiblir le soutien à l’Ukraine. Hier comme aujourd’hui, la Russie a tout intérêt à mener une offensive idéologique pour désorienter les occidentaux, les diviser et paralyser leur volonté de résistance. Ces actions visent des personnalités politiques et des leaders d’opinion car la Russie considère que les sympathies prorusses y sont particulièrement répandues et enracinées.
La propagande de Poutine travaille à modifier les esprits chez les occidentaux et leur perception générale du monde sur deux plans: la vision de la Russie et la vision de l’Occident.
Pour ce qui est de la vision de la Russie, Poutine opère une série d’inversions pour accréditer l’idée que la Russie est une quasi démocratie veillant au bien-être du peuple et cherchant à conserver un équilibre mondial profitable aux pays menacés par l’hégémonie occidentale démocratique. Il emploie une inversion surréaliste des significations. Lorsqu’il piétine le droit international, il évoque la justice, lorsqu’il prolonge la guerre, il prétend être favorable à un cessez le feu, ses invasions des pays voisins sont glorifiées comme des libérations, pour maintenir la paix ou pour émanciper des peuples. Ce langage est destiné aux pays qui restent à l’abri de la bienveillance de la Russie, et aux élites occidentales pour les aider à justifier l’inaction de leur pays et de leur État.
Quant à la vision de l’Occident, elle devient une image en miroir de cette Russie fantasmée et idéalisée. L’Occident serait tout ce que la Russie est censée ne pas être : agressif, belliciste, dominateur, profiteur, colonialiste, intolérant, xénophobe, raciste, décadent. Les élites occidentales seraient corrompues, cyniques et prédatrices, colonialistes pour piller les pays dominés et leur imposer le totalitarisme, le nationalisme et le racisme. Poutine diabolise l’Occident en déclarant que celui-ci est « satanisme pur et simple ». Ce langage s’adresse aux Occidentaux que Poutine cherche à convaincre, à diviser en créant un clivage entre les élites et le peuple.
Les moyens utilisés sont le chantage, la corruption, l’intimidation, la destruction des valeurs traditionnelles, et des cultures authentiques.
Pour les publics occidentaux plus exigeants, Poutine développe la thèse de l’équivalence selon laquelle les dictatures et les démocraties sont pareillement viles et manipulatrices. Pourquoi faire grief à la Russie de se conduire exactement comme le feraient depuis toujours la France, la Grande Bretagne, et les États Unis. Ces pays seraient dirigés par des oligarchies cyniques, des politiciens corrompus motivés par la puissance, des médias contrôlés pour tromper les peuples et les maintenir dans l’ignorance. La volonté de domination serait donc la propriété de toutes les grandes puissances.
Pour affaiblir la démocratie, quoi de mieux que la négation de toute différence entre la démocratie et la dictature. Tout se vaut. Il n’y a plus de différence entre la vérité et le mensonge. Une thèse qui se résume par une formule sommaire : » Rassemblez les vôtres, et divisez les autres « . La vérité objective est un mirage. Tout est relativise. Les esprits sont vulnérables face aux mensonges des régimes dictatoriaux et les esprits sont faciles à manipuler intellectuellement.
##. TRUMP, UN AUTOCRATE COMME POUTINE.
Comme Poutine,Trump a tendance à sacrifier les instruments réels du pouvoir dans une dérive paranoïaque et autodestructrice du pouvoir à Washington en les sacrifiant sur l’autel du spectacle. Trump ne considère pas la Russie comme un adversaire. Iil a été plus véhément avec ses alliés européens. Trump considère la Russie comme un potentiel partenaire géopolitique. Trump a évoqué une « opération « ( Épic Fury) plutôt qu’une guerre contre l’Iran. Poutine évoquait une « opération spéciale » contre l’Ukraine. Ce n’est pas un hasard, Trump craignait une contestation politique et des contraintes imposées par le Congrès dont l’autorisation préalable aurait été nécessaire s’il avait déclaré la guerre.
Aux États Unis, Trump et JD Vance sont de grands champions de cet usage pervers de la langue. Des symptômes préoccupants se manifestent dans la plus ancienne et la plus grande démocratie mondiale. Après les élections présidentielles de 2020, Trump refusa les résultats, ne condamna pas l’assaut du Capitole par ses partisans pour empêcher le Congrès de proclamer l’élection de Biden. La campagne électorale de 2024 a montré les capacités de Trump à employer la désinformation, à menacer de poursuivre ses rivaux politiques, et à promettre de punir les médias critiques à son égard. Ces phantasmes complotistes, auxquels Trump peut ou ne pas croire, lui ont servi à lutter par la désinformation contre Biden , mais ils participaient incidemment à saper les institutions de la démocratie américaine.
La première année de son mandat confirme les penchants de Trump avec la décision d’amnistier 1500 personnes condamnées pour avoir participé à l’insurrection antidémocratique de l’assaut du Capitole. Parmi l’avalanche de décrets exécutifs beaucoup sont contraires à la Constitution et aux lois américaines, notamment les décrets sur les droits de douane jugés contraires à la Constitution par la Cour suprême pourtant à majorité républicaine. Trump a procédé à des purges dans la haute administration des Départements de la Justice et de La Défense, mais également dans le département de la sécurité et du FBI . Il a nommé un ami à la tête de la banque fédérale après avoir exercé de fortes pressions et des menaces de poursuites judiciaires sur le titulaire en place.
Il exerce directement ou par des amis des pressions sur les médias, presse écrite, radiophoniques et télévisuelle. Jeff Bezos, propriétaire du washington post, fondateur et PDG d’Amazon, a licencié 300 journalistes sur une rédaction qui en compte 800, et des poursuites sont annoncées et engagées contre certains journaux. L’accréditation auprès de la Maison Blanche est retirée aux médias qui lui déplaisent. La radio » La voix de l’Amérique « a été supprimée par décret présidentiel. Trump est propriétaire de la plateforme Truth Social ou les messages sont appelés « vérités » (truths), laquelle est devenue une puissante machine à répandre les mensonges.
Dès son arrivée, Trump a remis en cause le fonctionnement de l’OTAN. Il accuse plusieurs alliés de ne pas payer leur juste part, et de trop dépendre des États Unis. Les États Unis protégeraient, selon lui, l’Europe sans contrepartie suffisante. Trump sème le doute avec son interprétation de l’article 5 sur la solidarité militaire qu’il conditionne à une logique transactionnelle et moins automatique. Dernièrement, avec la guerre au Moyen-Orient, il a tenu des propos très durs à l’égard de certains partenaires de l’OTAN, la France et la Grande-Bretagne. L’OTAN pourrait être mise de côté en cas de conflits majeurs concernant l’Europe, ce qui ravit Poutine et accroît le risque d’escalade de la guerre en Ukraine, voire dans les pays baltes. Cela fragilise la sécurité européenne et internationale.
Dans le prolongement des propos de Trump, le discours de J D Vance à la conférence sur la sécurité à Munich a marqué une rupture dans les relations transatlantiques. Pour sa première grande prise de parole il a pris une direction très différente en affirmant que le principal danger pour l’Europe n’est pas la Russie ni la Chine, mais: le recul de la liberté d’expression au nom de la lutte contre la désinformation, la censure, l’exclusion des partis populistes. Il déclare en substance que la démocratie européenne est fragilisée par ses propres pratiques en ignorant les inquiétudes des électeurs, notamment sur l’immigration. Un discours très dur, voire accusateur, vis avis des alliés traditionnels. Plus récemment, JD Vance a apporté un soutien à Victor Orban à la veille des élections législatives difficiles et qui au final ont été perdues. C’est un échec pour Trump. C’est un échec pour Poutine également.
Le discours de Marco Rubio prononcé, un an après lors de la même conférence à Munich, était sur un ton plus conciliant, plus diplomatique, mais sans changement sur le fond. Il a critiqué le globalisme, certaines politiques climatiques, l’immigration de masse et le déclin civilisationnel de l’Europe.
Les arguments de Trump pour contrôler le Groenland reposent sur un mélange de stratégie, d’économie et de géopolitique pour se terminer par une proposition de « deal » comme un promoteur immobilier par un achat du Groenland au Danemark. Il a une approche transactionnelle, les territoires peuvent être achetés. Il privilégie la négociation bilatérale, le rapport de force comme avec le Venezuela, des accords à la carte, comme avec le Canada et le Mexique. Il considère le droit international comme secondaire par rapport aux intérêts nationaux.
Les relations entre Trump et le droit international sont conflictuelles et unilatérales. Il contourne le multilatéralisme, sélectionne « ses amis », certains pays sont privilégiés,d’autres sont marginalisés. Avec sa politique dite « America First », il considère que les accords internationaux doivent servir les intérêts américains, sinon ils peuvent être dénoncés. C’est ainsi que les États Unis se sont retirés de l’Accord de PARIS sur le climat, de l’Accord sur le nucléaire iranien, qu’il est hostile à la Cour pénale internationale. Les États Unis ont des relations tendues avec l’Organisation Mondiale de la santé (OMS), et l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) car ses organisations limiteraient les pouvoirs des américains, alors qu’elles ont bien servi les interêts américains. Trump contourne l’ONU pour établir des relations privilégiées directes avec certains chefs d’Etat: Poutine, Kim Jong-un, et Netanyahu.
Le projet de Trump n’est pas de placer les États Unis au premier rang des nations mais au-dessus des nations. Il ne veut pas coopérer avec les autres mais les vassaliser.
Pour Trump, la paix n’est pas une question de normes juridiques mais un rapport de force, d’intérêts économiques, de deals. La diplomatie devient personnelle et bilatérale. Le droit international est relégué. Les institutions sont traitées comme des obstacles au développement et à l’épanouissement de la nation américaine. La compétence est sacrifiée au profit de la loyauté, et les règles au profit du jugement personnel. Le rapport à la vérité s’érode.
Il crée une « diplomatie de club ». C’est ainsi qu’il a créé le « Board of Peace », Conseil de la Paix, en janvier 2026 présenté comme une structure internationale pour gérer l’après – guerre à Gaza, promouvoir la Paix au Moyen-Orient. Trump en est lui-même le président. Il l’a lui-même présenté ce Conseil de la Paix comme une alternative à l’ONU. Des États choisis par Trump ont été invités et certains ont adhéré (Moyen -Orient, Asie, Europe de l’Est, Argentine), mais les grandes puissances occidentales ont refusé (France, Allemagne, Canada, Grande Bretagne), les palestiniens sont exclus et absents. Tony Blair fait partie de la direction. Cette initiative est un choc pour le droit international, c’est une remise en cause de l’ONU et du droit international. Nous passons d’un système de règles à un système de rapport de force qui dépend de Trump. Le Conseil de la Paix illustre parfaitement le basculement entre deux visions du monde : l’une reposant sur des règles juridiques internationales, l’autre, celle de Trump reposant sur des coalitions choisies par lui, par le deal ou la force et sans règles.
Ces derniers jours, il a tenu des propos extrêmes à l’égard de l’Iran et des iraniens : la possibilité « qu’une civilisation entière disparaisse », de renvoyer « l’Iran à l’âge de pierre » , « de destruction totale d’infrastructures civiles », de « menaces apocalyptiques « .
Trump conçoit la politique internationale comme Poutine mais, il conçoit aussi la politique intérieure comme un dictateur. Ce comportement qui n’a pas l’air d’être un problème pour lui va en poser un aux démocraties européennes qui vont se retrouver bien seules, car assaillies de toutes parts par des puissances autoritaires hostiles. Elles reçoivent, toutefois, un soutien inattendu du Pape LEON XIV que Trump a décidé d’affronter sur Truth Social. En attaquant publiquement le pape sur l’Iran, la guerre et sa présumée proximité avec la gauche radicale, Trump engage un conflit ouvert, provoquant une réponse nette de la part du pontife. Trump accuse LEON XIV d’être « faible face au crime », « catastrophique en politique étrangère », de « servir la gauche radicale », et d’aggraver encore la charge en déclarant : « Je ne pense pas qu’il fausse du bon travail. Je ne suis pas un fan ». LEON XIV a répondu calmement et sans ambiguïté : « Je n’ai pas peur de l’administration Trump, ni de dire le message de l’Evangile », en ajoutant « qu’il ne voulait pas entrer dans un débat avec le président américain », « Je ne pense pas que le message de l’Evangile doive être instrumentalisé de la manière dont certains le font «, cette réponse du pontife s’adresse peut-être également au Vice -président J D Vance . Leon XIV a promis de continuer à parler « haut et fort contre la guerre ». Il a dénoncé le fait que le « nom de Dieu » soit entraîné dans « des discours de mort », une allusion à ceux qui cherchent à justifier la guerre par des arguments religieux à Washington et en Israël.
Cette confrontation avec Trump remonte déjà au traitement des migrants. LEON XIV avait exprimé des inquiétudes sur leur traitement par l’ICE et avait invité à une profonde réflexion sur la politique migratoire provoquant l’irritation de Trump.
##. POUVOIR CONTRE POUVOIR : « DEMOCRATIE », « ÉTAT DE DROIT » ET « ÉTAT DU DROIT » DES EXPRESSIONS EN CONFLIT, OU POUR LE MOINS, EN TENSION.
Inverser le sens des mots pour désinformer est donc une pratique courante des autocrates. Le problème devient difficile quand ces mots sont eux-mêmes chargés d’une histoire conflictuelle, ou pour le moins sont en tension, et qu’ils portent des significations sinon contraires.
C’est le cas du mot « démocratie », c’est aussi celui des expressions « Etat de droit « et « état du droit « des notions qui ne sont pas équivalentes.
Comment rendre leur signification première à ces expressions.
On entend parfois l’expression critique de « gouvernement des juges « qui renvoie à la tension inhérente à la démocratie, ou la souveraineté du peuple se voit limitée par les droits fondamentaux, voire par l’Etat de droit, dont le Juge constitutionnel est le gardien. Ces deux principes peuvent être contradictoires, et pourtant tous deux nécessaires à la démocratie: la souveraineté du peuple et la protection de l’individu.
Les expressions « Etat de droit » et « état du droit » se ressemblent, mais elles désignent deux notions différentes mais parfois confondues. Aux États Unis, depuis le retour de Trump la question se pose de savoir si la démocratie américaine se porte bien et si l’Etat de droit est bien respecté.
L’Etat de droit est un principe fondamental d’organisation politique. Il signifie que tout le monde est soumis à la loi, y compris l’Etat lui-même. Les citoyens sont protégés par des droits fondamentaux. Il existe des juges indépendants pour contrôler l’application des lois. C’est un modèle de société ou le pouvoir est encadré par le droit. Même le législateur est soumis au droit constitutionnel. Tout citoyen peut contester une loi devant le juge via une QPC depuis 2008.
L’état du droit désigne l’ensemble des règles juridiques en vigueur à un moment donné. C’est une photographie du droit existant. Quelles sont les règles juridiques ? Quelles sont les règles constitutionnelles en vigueur à un moment donné.
Or, aujourd’hui, certains dénoncent « l’Etat de droit », ou estiment qu’il est violé.
Cette contestation sape les fondements du droit pour les vider de leurs sens.
C’est jouer avec les tensions internes inhérentes à la démocratie : en opposant la souveraineté du peuple et la protection du peuple par les droits fondamentaux, voire l’Etat de droit dont le juge est le gardien, le garant.
Il existerait une incompatibilité entre la démocratie expression de la souveraineté absolue du peuple qui appartient au politique, et l’Etat de droit instance de dépolitisation qui appartient au juge. D’un côté, la souveraineté du peuple serait illimitée, de l’autre, le droit viendrait limiter juridiquement les représentants du peuple, et donc limiter leur pouvoir, ce qui serait illogique pour certains. Le juge serait perçu comme celui qui contrevient à la volonté du peuple, dont se revendique le politique. Cette méfiance vis-à-vis des juges est héritée du souvenir des Parlements de l’Ancien Régime.
Il semble qu’aujourd’hui, toute limitation du pouvoir politique qui veut s’émanciper du droit est la bienvenue. Pourtant, cette limitation repose sur l’institutionnalisation du conflit. L’idée de soumission du pouvoir au droit et de liberté de l’individu a permis de lutter contre la monarchie absolue et de contribuer à l’avènement du constitutionnalisme.
L’existence de contrepouvoirs c’est ce qui distingue les démocraties libérales des régimes autoritaires ou populistes : le Parlement, le pouvoir judiciaire, les médias, les corps intermédiaires, ainsi que l’Etat de droit, limitent les pouvoirs de l’exécutif et législatif par le droit, notamment pour la protection des droits individuelles et des libertés publiques fondamentales par une justice indépendante et impartiale.
Il est donc naturel que dans les régimes autoritaires ou les démocraties illiberales que les contrepouvoirs et l’Etat de droit soient une cible privilégiée. Aux yeux de leurs dirigeants, l’obtention d’une majorité aux élections confère tous les pouvoirs et tous les droits.
Aux États Unis, Trump a revendiqué un pouvoir présidentiel absolu dès son arrivée au pouvoir. Il s’est attaqué à l’Etat de droit lui-même à travers l’institution judiciaire, vilipendée et parfois menacée, ainsi qu’au principe selon lequel l’action de l’exécutif reste soumise au contrôle juridictionnel énoncé par la Cour suprême. Trump a légiféré par décret, marginalisant le pouvoir exécutif ou il dispose d’une courte majorité.
S’agissant des contrepouvoirs, Trump a revendiqué un contrôle total et absolu sur l’exécutif avec : des licenciements massifs de fonctionnaires à tous les niveaux hiérarchiques, y compris les dirigeants d’autorités indépendantes, dont la FED ,souvent en violation des procédures administratives, une instrumentalisation et une politisation de la garde nationale, de l’armée, des institutions culturelles et surtout du département de la Justice et du Parquet, indépendant depuis le scandale du Watergate, ou en gelant des financements fédéraux déjà attribués par le Congrès.
On peut penser que les États Unis demeureront un état de droit aussi longtemps que la justice fédérale résistera à l’administration, que la Cour suprême fera respecter les principes fondamentaux d’une démocratie libérale et que Trump respectera ses décisions. Une vision pessimiste de l’avenir de l’Etat de droit anticiperait, selon certains juristes américains, non pas l’instauration d’une dictature, mais la mise en place d’un « Etat dual » qui signifierait la coexistence de l’Etat de droit « normal » pour la grande majorité de la population avec des zones de non droit, d’arbitraire et de violence pour des catégories sociales déterminées, déclarées « ennemies de l’Etat ». Le respect formel de l’Etat de droit par l’administration opérerait ainsi à la fois comme une nécessité sociale et comme un leurre occultant les dévoiements ciblés. Déjà aujourd’hui, la sphère de l’arbitraire affecte une grande partie de la sphère publique qui n’est pas marginale : villes, universités, secteurs économiques entiers sont affectés.
Aujourd’hui, l’Etat de droit est fortement dégradé aux États Unis, où l’instrumentation de la justice pénale et la composition de la Cour suprême autorisent des actes contraires. Toutefois, les Pères fondateurs des institutions américaines, les avaient conçues afin que « le pouvoir arrête le pouvoir ». Alors attendons de voir si la Cour suprême arrête le pouvoir autocratique de Trump.
##. LES DANGERS DU RELATIVISME QUI FRAGILISE NOS DEMOCRATIES.
Le relativisme altère notre résistance à la désinformation. Mais il produit un autre effet plus grave encore : il désagrège le fondement même de la démocratie. Tout se vaut. Rien n’est savoir, tout devient opinion. Comment délibérer rationnellement dans une démocratie si la notion de vérité objective est récusée. Sans délibération libre et rationnelle, le vote peut être aisément perverti, comme on le voit dans les régimes dictatoriaux qui organisent des simulacres d’élections dépourvus d’une délibération véritable.
Minées par le virus du relativisme, nos démocraties restent fragiles. Dépourvues d’un système de valeurs partagées et d’une vision du monde commune, elles sont le théâtre de controverses permanentes sur presque tous les sujets. La polémique est devenue notre mode de communication. Les désaccords et les défiances s’insinuent partout. On doute de tout. Non seulement de la possibilité de connaître la vérité, mais aussi de la démocratie elle-même. Habitués à ses avantages au point de ne plus savoir les apprécier à leur juste valeur, beaucoup de nos concitoyens jugent la démocratie avec une sévérité excessive, au moment même où ceux qui en sont privés se montrent prêts aux plus grands sacrifices pour la conquérir et la défendre.
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Nous aurions pu penser que ces questions étaient derrière nous après la chute du Mur de Berlin, le déclin du marxisme et le renouveau de la pensée politique après les années 1980, mais nous voyons aujourd’hui renaître des mouvements, des régimes qui présentent quelques traits majeurs de ce que l’a appelé des totalitarismes, des régimes autoritaires, des autocraties.
Pour lutter contre cette invasion des idées, la bataille sera à livrer sur le terrain des idées. Il faut développer des défenses immunitaires pour lutter contre le virus de la désinformation. Ces défenses résident dans l’éducation et l’information offertes aux citoyens. Le courage, la rigueur devraient être la vertu de ceux qui informent et de ceux qui enseignent. La survie de la démocratie est à ce prix.
Puisque c’est dans nos esprits que commence la guerre contre la démocratie, c’est dans nos esprits qu’il faut d’abord édifier les défenses de la démocratie par l’éducation et la culture.