• Gabriel Montcharmont : Hommage de Gérard Lindeperg

     

    Résultat de recherche d'images pour "gabriel montcharmont"Gaby m’est toujours apparu comme un homme réservé et pudique.

    Il était d’une grande sensibilité mais il gardait de la retenue dans son expression.

    C’est pourquoi je pense qu’il n’aurait pas aimé que mon amitié s’exprime avec un excès d’émotivité.

    Je vais donc m’efforcer de ne pas me laisser envahir par l’émotion… sans toutefois être sûr d’y parvenir.

     

    Nous nous sommes rencontrés en 1955 à l’école normale d’instituteurs de Mâcon et le hasard a voulu que son box jouxte le mien. A cette époque, le téléphone n’était pas d’un usage courant et je le revois en train d’écrire sa lettre quotidienne à ses parents. Hébergés dans un internat, loin de nos familles, nous correspondions tous par lettre manuscrite mais il était le seul à écrire tous les jours. Gaby était fils de mineur et il est toujours demeuré attaché à ses origines sociales. Alors que nous étions à Mâcon, sa famille avait dû quitter la Saône et Loire pour la Moselle à la suite de la fermeture des mines où travaillait son père. L’exil en cette Lorraine lointaine avait aggravé la séparation avec ses parents auxquels il était très attaché. Ainsi, le fil qu’il tissait chaque jour renforçait le lien étroit qui l’attachait à sa mère, à son père, à sa sœur et à son frère. A cette date, il avait déjà cette écriture singulière qui devait être familière à ses parents mais qui me plongeait souvent dans des abîmes de perplexité.

     

    Depuis cette première rencontre il y a donc 63 ans, nous avons pu confirmer le jugement de Montaigne qui écrit dans ses ESSAIS : « on ne peut pleinement juger des amitiés que lorsque, avec l’âge, les caractères se sont forgés et affermis ». En vérité, nous ne nous sommes jamais vraiment quittés, hormis au moment de la guerre d’Algérie pendant le temps du service militaire. Nous avons suivi les mêmes cours à la faculté des lettres de Lyon puis nous avons enseigné dans un collège de petite ville, lui à Condrieu, moi à Neuville. Par la suite, nous nous sommes tournés vers l’histoire en reprenant des études universitaires tardives qui nous ont conduits à devenir professeurs de lycée, lui à Saint-Romain en Gal moi à Lyon. Cette proximité géographique a permis de nous voir souvent avec Raymonde, Michèle et nos enfants, nos deux couples réunis pour des dîners, des vacances, des voyages et des discussions interminables.

     

    Au moment de mai 68, nous n’avions peur de rien puisque nous ambitionnions, ni plus ni moins, de rénover de fond en comble le syndicalisme enseignant. Vaste projet qui nous prit pendant 6 ans beaucoup de temps et d’énergie pour, il faut le dire, de bien maigres résultats. Mais nous avons eu plaisir à nous retrouver côte à côte pour défendre des idées, certes minoritaires, mais auxquelles nous tenions.

     

    Après cet intermède syndical, nous nous sommes engagés dans le militantisme politique. En 1977, nous devenons l’un et l’autre premier adjoint de nos communes respectives. Puis les responsabilités politiques se sont succédées. Nous nous sommes retrouvés sur les bancs du conseil régional Rhône-Alpes avant de terminer nos engagements nationaux dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale où Gaby exerçait son deuxième mandat de député, de 1997à 2002.

     

    Mais c’est dans l’exercice du mandat de maire que Gaby s’est le plus accompli. Je ne rappellerai pas le bilan de son action d’élu local : il est inscrit dans le paysage, à Condrieu et dans le canton. La présence nombreuse de Condriots dit suffisamment à quel point il fut un maire réputé pour la qualité de son action, apprécié pour son humanité et respecté pour son intégrité. Je pense comme eux qu’il fait partie de la petite cohorte des hommes dont on peut dire qu’ils ont fait honneur à la politique.

     

    Au sein du PS nous avons défendu les idées de Michel Rocard parce que ce dernier voulait parler vrai et respecter la parole donnée. Gaby combattait la démagogie et repoussait tout ce qui ressemblait à du cynisme en politique. Il me disait souvent que ce qui l’attachait le plus à Rocard était sa volonté de concilier la morale et la politique.

     

    Pour moi, avant d’être un collègue professeur qui aimait passionnément son métier, avant d’être un militant avec qui j’ai partagé tant de combats, Gaby était d’abord un ami et c’est cette amitié que je veux évoquer avant toute chose.

    Nous partagions la même passion pour le théâtre, le même attrait pour le cinéma, le même intérêt pour la littérature. Avec la politique, ces centres d’intérêt communs alimentaient des discussions passionnées auxquelles  Raymonde et Michèle étaient étroitement associées.

    Nous partagions sur l’essentiel les mêmes idées mais la moindre nuance de désaccord pouvait faire l’objet de longues et ardentes répliques car chacun voulait pousser l’autre dans ses retranchements.  En développant à l’excès nos arguments, nous nous arrêtions cependant aux limites de la mauvaise foi, conscients l’un et l’autre que nous nous laissions entrainer à un jeu qui, heureusement,  se terminait toujours dans la bonne humeur et souvent autour d’une bonne bouteille car Gaby était un fin connaisseur des vins de Bourgogne, un grand amateur de la Côte rôtie et  un expert avisé en matière de Condrieu.

     

    Notre vif intérêt pour la littérature s’est affirmé à l’école normale en classe de seconde et en première. C’était un vrai plaisir de préparer ensemble des dissertations et nous aimions  nous retirer tous les deux dans la lingerie pour pouvoir travailler très tard à l’abri du contrôle des surveillants. Gaby était très sensible à la poésie et aimait dire des vers à voix haute. A cette époque, je ne crois pas que nous ayons eu un poète préféré, de François Villon à Paul Eluard en passant par Arthur Rimbaud, nous les aimions tous.

     

    Nous aimions dire à voix haute les vers de Racine :

    « Présente je vous fuis, absente je vous trouve,

    Dans le fond des forêts votre image me suit ».

     

    Et puis, tant de sonnets de Baudelaire appris par coeur:

    « Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
    Le violon frémit comme un coeur qu’on afflige ;
    Valse mélancolique et langoureux vertige !
    Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ».

     

    Il a gardé toute sa vie une grande admiration  pour Aragon qu’il  citait souvent:

    « O mois des floraisons mois des métamorphoses
    Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
    Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
    Ni ceux que le printemps dans les plis a gardés »

     

    Et puis, enfin, je ne veux pas oublier Rutebeuf

    Que sont mes amis devenus
    Que j’avais de si près tenus
    Et tant aimés
    Ils ont été trop clairsemés
    Je crois le vent les a ôtés
    L’amour est morte
    Ce sont amis que vent em porte
    Et il ventait devant ma porte
    Les emporta

    A l’époque, nous avions été sensibles à la légèreté avec laquelle Rutebeuf semble parler de la mort de ses amis; aujourd’hui,  je ressens, derrière une apparente résignation, l’expression d’une solitude glacée.

    Parce que les poètes ne meurent pas, j’aurais voulu offrir à  Gaby une gerbe de vers beaucoup plus généreuse. Je tiens en réserve une large moisson de poèmes que nous avons lus ensemble ; ils m’aideront à rester à ses côtés et à mieux conserver sa mémoire.

    Sa disparition laisse un grand vide dans notre amitié et je sais depuis longtemps que ce vide ne sera pas comblé. Mais les souvenirs sont si vifs et si nombreux que je sais également que Gaby continuera à nous accompagner dans beaucoup des circonstances de la vie que nous avons si souvent partagées.

    Je n’oublierai pas la façon qu’il avait de marcher, la tête légèrement penchée sur le côté.

    Je n’oublierai pas son visage très mobile qui n’est pas simple à décrire car les lèvres et le regard ne jouaient pas sur le même registre. Un mince sourire qui accompagnait ses traits d’humour pouvait parfois passer pour de l’ironie ;  en réalité, il exprimait une intelligence toujours en éveil qui lui permettait d’appréhender une discussion avec un regard critique, d’assumer les événements de la vie avec suffisamment de recul et un refus de se prendre trop au sérieux. Le regard était bienveillant ; il rendait compte de sa générosité et de son besoin d’aller à la rencontre de l’interlocuteur avec lequel il aimait entrer en contact physique en lui serrant une épaule ou un bras Au total, c’est le mouvement de l’empathie chaleureuse qui avait le dernier mot.

    On la sentait très bien lors de nos promenades sur les bords du Rhône, lorsque quelqu’un le saluait d’un bonjour monsieur le maire à la fois cordial et respectueux. On voyait alors qu’il n’était pas seulement respecté, il était aimé.

    A Raymonde, si présente à ses côtés, à ses enfants Hélène et François, à ses petits enfants dont il était si fier, à toute sa famille, je veux témoigner ma chaleureuse sympathie et exprimer la fidèle amitié de ses camarades de promotion dont Gaby est toujours resté proche. Nous ne l’oublierons pas.