• Coronavirus, la période de tous les dangers pour un monde en désordre, par Guy Malherbe


    La crise de la Covid 19 ne ressemble à rien que nous ayons connu. L’ennemi est nouveau. 1929 était une crise financière . 2008 était la crise d’un monde bancaire qui avait échappé au contrôle des régulateurs. Coronavirus est venu de nulle part, ou plus exactement du monde animal sauvage , la chauve souris ou/ et le pangolin. il n’épargne personne sur la planète,et la cause de ce choc exogène ne disparaîtra que lorsque un traitement ou un vaccin auront été trouvé. La période qui s’ouvre demeure donc très incertaine sur le plan sanitaire,et économique. On n’a pas d’autres choix, pour traiter ces difficultés, que d’imaginer plusieurs scénarios, qui n’épuisent pas les possibilités, mais permet d’ordonner la discussion.

    Les épidémies sont une constante de l’histoire de l’humanité et pas seulement de l’histoire ancienne. Près de nous, le XIX eme , et le XXe siècle ont eu les leurs .La pandémie de COVID-19 est la plus globale des pandémies puisqu’elle a touché 185 pays et territoires. Mais, plus que les autres catastrophes qui nous prennent par surprise elle représente un changement de régime : non seulement elle touche tous les pays, toutes les populations, mais elle provoque aussi la même peur chez tout le monde, et, du fait des mesures prises par les différents gouvernements, elle a fortement paralysé les appareils de production de tous les pays. En réalité, la pandémie n’a eu en elle-même pratiquement aucune conséquence économique le taux de mortalité n’est pas considérable au regard des précédents historiques. En revanche les mesures prises pour limiter la mortalité ont des conséquences économiques considérables.

    Dans des temps anciens , on luttait contre ces fléaux en organisant des processions religieuses, les temps ont changé ….le risque politique d’un échec sanitaire ne pouvait être couru longtemps. L’incertitude et le precautionnisme contemporain ont conduit la plupart des gouvernements à des mesures fortes, exceptionnelles, du moins en Europe.

    Mais ces mesures ont ressemblé a celles héritées du Moyen-Age telles que la quarantaine,le port de masques,le confinement et la distanciation sociale ,le tout rendu plus efficace avec le dépistage virologique et sérologique , les techniques de traçage et des soins hospitaliers modernes plus efficaces

    Toutefois dans le monde d’aujourd’hui ces mesures moyenâgeuses , ont entraîné une crise profonde , faisant surgir des questions liées aux besoins de base des populations : sécurité,soins de santé, travail, moyen de subsistance , accès à l’energie , hébergement, déplacements, etc….

    La réponse sanitaire à la pandémie a consisté dans la plupart des pays à prendre des règles de confinement qui ont combine trois types de mesures :

    • la fermeture administrative des usines, des chantiers, des commerces, des écoles, des musées, des transports, des concerts, des festivals, des bars, des restaurants, etc; Tous les lieux qui impliquent une concentration de population susceptible de favoriser la diffusion du virus. Cette fermeture administrative a eu pour conséquence d’interdire ou de limiter la production de certains biens et services , essentiellement des services.
    • Obligation de porter un masque dans certains lieux publics et de respecter une « distanciation sociale «  pour éviter la transmission du virus . Le terme de « distanciation physique «  aurait été préférable, car c’est bien de cela qu’il s’agit. La distance sociale ,ou fracture sociale, existe ,de fait ,malheureusement déjà.
    • Confiner les personnes, sauf exception, en les assignants à Résidence, ce qui a rendu difficile l’exercice de certaines activités autorisées car ne disposant pas de la main-d’œuvre nécessaire du fait du confinement ou de la fermeture d’autres activités,parents assurant la garde d.enfants non scolarisés, par exemple. De fait , une frontière de 100 km a été instaurée autour de la résidence de chaque citoyen français , et à l’interieur de cette frontière les déplacements étaient administrativement réglementés strictement et soumis à la présentation d’un «  laisser circuler « , mesure inédite limitant les libertés de déplacement en temps de paix . Le confinement a été très marqué dans certains pays . Il a été strict en France, Espagne,Italie, Inde,Irlande, Royaume Uni, et en Belgique. Il a été faible dans les’ pays qui s’y sont pris autrement, dépistage massif et systématique, utilisation généralisée des masques, confinement des seules personnes positives, Taïwan,Corée du Sud,Suède,Japon,Hong Kong,et Danemark. Les Etats-Unis ont moins confiné que le Canada et le Mexique.

    Cette réponse sanitaire à la pandémie a pour conséquence un choc économique : un choc d’offre, lié à la suppression d’une partie substantielle de l’offre de travail( la production est entravée ) et un choc de demande (les revenus baissent surtout pour les travailleurs non salariés, la consommation est contrainte parce que les déplacements et l’accès au lieu de consommation ou de loisirs sont interdits). La réduction de l’offre de travail implique une réduction de l’offre de produits et donc une baisse de la richesse créée. C’est dans les pays où le confinement a été le plus marqué que se trouve la plus forte baisse d’activité et les plus faibles prévisions de croissance à court terme.

    Ainsi, sont apparus deux secteurs économiques, celui des biens qualifiés «  d’essentiels « est celui des biens dits « non essentiels ».

    Les premiers ne se limitent pas aux biens strictement nécessaires pour vivre décemment , ni aux produits des activités autorisées par les règles de confinement. Il faut y ajouter les biens ou services qui ne sont pas entravés ou rationnés par l’interdiction faite aux personnes de se déplacer, ou encore des activités comme la vente en ligne ,ou celles pouvant continuer comme avant grâce au télétravail. A contrario, le secteur des biens « non essentiels « rationnés administrativement va inclure le transport aérien et ferroviaire,l’hôtellerie, les loisirs et le tourisme rendus impraticables par l’interdiction de voyager. De ce fait, les consommateurs ne pourront pas satisfaire la totalité de leurs besoins et se trouvent rationnés, l’Economie supportant les conséquences de ce rationnement indirect.

    Dans ce schéma ,le secteur des biens « non essentiels » va subir le double choc initial de l’offre et de la demande , les entreprises de ce secteur seront amenées à licencier une partie de leur personnels, ou à les placer en chômage . Le secteur des biens « essentiels » était largement indemne de cette conséquence indirecte , par le maintien de la liberté de l’offre et de la demande .

    Le confinement a aussi une conséquence importante : les gouvernements présumant le caractère temporaire de l’épidémie , effectuent des transferts financiers massifs pour aider les entreprises à supporter le choc et surtout pour aider les salariés qui risquent de se retrouver au chômage . Ces transferts sont initiés par l’Etat qui accepte de creuser son déficit et de financer par des avances de la banque centrale en créant de la monnaie à hauteur de la dépense correspondante .

    Que peut on dire de la séquence économique qui en résulte et de celle qui s’amorce?

    Le confinement va entraîner mécaniquement une onde de choc par l’activité qui chute brutalement , se traduit par une perte de recettes pour les entreprises,des difficultés de tresorerie , et des faillites, mais aussi pour les autres par une réduction des effectifs avec ses conséquences sur l’emploi qui se dégrade et enregistre une hausse importante dans tous les secteurs de production rationnés ou pas , avant d’ébranler le secteur bancaire , prêteur des entreprises qui tombent en faillite , pour atteindre enfin le secteur monétaire et l’Etat . A la différence de 2008, la finance subit un choc venant de la sphère réelle , et non l’inverse.

    Les conséquences récessives du confinement s’étendent à tous les secteurs producteurs « essentiels » ou «  non essentiels » , car les consommateurs ont achete moins que leurs revenus ne le leur permettait qu’ils soient impactes, ou pas , par une baisse de ceux ci.

    En revanche , un point peut paraître paradoxal: tout l’argent donné aux consommateurs est épargné , en grande partie, même si il a sensiblement améliore la situation par rapport à ce qu’elle aurait été en leur absence . Ces transferts d’argent devront ,en effet, demain, dans une economie , ou des capacités de production sont disponibles , ce qui est le cas ,( il y a du chômage et des entreprises sont en sous production) générer une demande sollicitant un accroissement de la production permettant d’amortir , in fine, le choc du confinement , mais aussi des importations supplémentaires . Les causes de thésaurisation peuvent s’expliquer par la constitution d’une épargne de précaution, mais aussi du fait du confinement qui a réduit les occasions ou les envies de consommer même pour ceux dont les revenus n’étaient pas amputés ( retraites, revenus fonciers , fonctionnaires, etc..).

    Il ressort que cette crise est moins une crise sanitaire qu’une crise économique liée à la décision publique de confinement .

    Que peut il se passer économiquement le jour ou le confinement sera levé?

    Qui bénéficiera en premier des mesures du deconfinement et selon quels critères ?La contrainte sur la production et la consommation sera t elle levée en partie ou en totalité ?. L’Etat va t il abandonner toute aide aux salariés et chômeurs ? L’argent thésaurise sera t il dépense , et la demande sera t elle relancée ? Que se passera t il si le deconfinement est entrepris sans un minimum de concertation entre États voisins? Le succès du deconfinement commande le regain de l’economie.

    D’abord ,il reste une incertitude totale sur l’avenir du virus . Va t il simplement disparaître ? Va t on trouver un traitement ou un vaccin? Quand en sera t on sur ? Va t il s’estomper tout en restant présent? Y aura t il une seconde vague ?

    Nous en saurons peut être davantage au tournant de l’année 2020-2021. Verrons nous la sortie du tunnel avec un vaccin à la fin de l’année 2021? Il faut rappeler que le vaccin pour le VIH avait été pronostiqué dans les deux ans et il n’est toujours pas au rendez vous . Il a fallut six ans pour développer le premier traitement efficace du sida ,en 1987. Tout cela introduit une imprévisibilité massive sur la suite de cette pandémie et sur ces conséquences sanitaires et économiques.

    Le jour ou le virus aura cessé de circuler en France et dans le monde , un vaccin ou des remèdes efficaces auront été trouvés . L’incertitude aura disparu. La situation qui en résultera pourra se résumer à un retour à la situation antérieure . La production en volume sera néanmoins affectée par les faillites des entreprises enregistrées dans le secteur « non essentiel »rationné . Le secteur » non essentiel » pour, peut être , et pour certaines entreprises , ajuster ses prix pour compenser les pertes dues au confinement . Le chômage se réduira progressivement. L’argent thésaurise devrait en principe venir accroître la demande et se traduire par une augmentation des importations. La convergence vers cet équilibre ne se fera que très progressivement . Une politique de relocalisation beaucoup plus modeste qu’on ne le pense se mettra en place . Ce scénario est certainement optimiste , même si le trou d’air du second trimestre 2020 sera suivi de chiffres de croissance positifs étonnants.

    Cette reprise ne sera pas un retour à la situation antérieure , elle impliquera des modifications dans les secteurs et des réorganisations : il y aura des gagnants et des perdants . Dans le secteur rationné , certains sont susceptibles de retrouver la situation antérieure et de rattraper les ventes et la production perdues en faisant travailler davantage la main d’oeuvre ( heures supplémentaires, suppression de vacances , de jours fériés ) , d’autres ne rattraperons jamais les ventes et la production perdues , la perte est définitive , d’autres ne retrouverons jamais la situation antérieure et ne rattraperons jamais les ventes et la production perdues avant longtemps . Dans cette dernière catégorie, ce seront surtout des faillites et des réorganisations sévères auxquelles on devrait assister . Le risque majeur est que des entreprises économiquement saines en l’absence du choc épidémique pourraient se trouver acculées à la faillite entraînant des ventes de détresse, une perte de savoir technique et de capital humain.Dans le secteur « essentiel » apparaîtront des bénéficiaires de la crise dont les commerces alimentaires , les agriculteurs, les sociétés produisant des services à distances , le e- commerce , mais l’incidence reste difficile à évaluer.

    Les banques centrales en créant de la monnaie ont rendu un fier service aux États en allégeant la charges d’interet . La dette publique est , et restera indolore pour les budgets , mais aussi pour les entreprises et les particuliers . Les banques centrales ne vont pas renoncer de sitôt à leur politique d’argent facile , au moins tant que l’inflation restera éloignée.

    Mais que se passe t il , si l’incertitude persiste , dans les prochains mois , sur la fin de l’épidémie parce que le virus continue à circuler, bien que ses effets restent maîtrisés avec le maintien d’un certain confinement ?

    La remontée de l’incertitude va entraîner une baisse de la production du fait des mesures sanitaires imposées , une baisse de la demande contrainte administrativement mais aussi naturellement , une hausse des coûts de production difficile à répercuter dans les prix qui va ,donc, peser sur les marges . La situation financière des entreprises et des ménages se détériore . Ils répugnent à s’endetter davantage , la demande de crédit se réduit. Le bilan du secteur bancaire s’en ressent et celui des banques centrales s’alourdit car elles continuent de monétiser la dette publique . La priorité de l’Etat étant de financer sa propre dette , il favorisera le placement de ces obligations auprès des banques et du public au détriment de la Bourse.

    Les effets de cette incertitudes et de ce scénario seront différents selon les secteurs , mais les faillites seront plus nombreuses , le chômage s’amplifiera et le sous emploi aussi de façon durable.

    Un scénario au cours duquel on assisterait à une deuxième vague de contamination serait évidement le plus catastrophique et nous ramerait à la situation du second trimestre 2020 avec ses conséquences connues même si l’expérience acquise pourrait , a priori, permettre de mieux gérer .

    L’épisode de la Covid 19 va laisser des traces profondes dans les consciences , dans l’economie et dans les pratiques et habitudes .

    On peut dénombrer six grands thèmes :

    •La pandémie a renforcé le pouvoir de l’Etat dans son rôle le plus traditionnel, celui de protecteur de la société par rapport à des menaces extérieures.

    Avec une pandémie porteuse d’insécurité ,et potentiellement de mort, à l’encontre de tous ,l’Etat a moins de difficultés que d’habitude à justifier ses actions qu’il s’agisse d’une démocratie ou d’une dictature . L’etat d’urgence a été décrété pour une durée déterminée dans tous les pays , en Hongrie il n’est pas limité dans le temps . Les démocraties ont bénéficié d’un accroissement sensible de leurs pouvoirs de mobilisation et, le cas échéant, de coercition. De façon plus inattendue , nous assistons au retour de l’Etat maître des ressources et gestionnaire de l’économie caractéristiques du XX siècle avant la révolution conservatrice des années Thatcher -Reagan. Le soutien économique est entre les mains de l’Etat ,au sens le plus large , banques centrales et organismes financiers internationaux compris.Le retour à la santé économique nécessite l’intervention de l’Etat . Les acteurs économiques ne se sont pas trompés en cherchant un soutien , une aide , ils se sont tous tournés vers l’Etat . Alors qu’avant l’apparition de la pandémie , des débats étaient engagés pour savoir si l’Etat n’était pas trop omniprésent dans la société et dans l’economie , pour réduire la dépense publique jugée excessive et parfois inopérante , et surtout sur la dette publique jugée bien trop excessive que nous allions laisser à nos enfants , voilà qu’aujourd’hui, on peut dépenser sans limite et qu’on en viendrait presque à «  un léninisme de marché chinois « . Amusant.

    La France a même bâti un récit venant du sommet de l’Etat,sur le thème de la guerre , du sacrifice guerrier et des soignants comme les héros de la ligne de front revenant du champ de bataille en 1918 ou 1945 . Le Président Macron a repris la formule que Clemenceau appliquait aux Poilus «  ils ont des droits sur nous «.

    •L’incertitude sur la croissance économique demain et le scénario de sortie de crise .

    Il est difficile de faire des projections quand demeurent encore de nombreuses incertitudes : éventualité d’un retour du confinement, rapidité de redéploiement des activités une fois le confinement terminé, reprise des secteurs économiques les plus touchés,, redéploiement de l’épargne forcée durant le confinement, sur les dommages causés à l’appareil productif et sur l’emploi. Il est désormais question d’une récession de l’ordre de 5% à plus de 10% selon les pays , soit des niveaux similaires ou plus graves que les pires cas de l’histoire des XX et XXI siècles .

    Pour la France , un des pays le plus touchés de la zone Europe , il est question de 12%.

    Dans le contexte actuel, plusieurs scénarios de sortie de crise sont possibles:

    Une récession durable , si aucun vaccin ou traitement efficace n’est trouvé , si une deuxième vague de contamination apparaît, et si le confinement dure longtemps .

    Une récession sévère mais courte suivie d’une reprise rapide si un deconfinement est possible prochainement . L’epargne forcée revient dans le circuit économique et les achats prévus et interrompus ne sont que retardés .

    Une croissance durable mais affaiblie car la confiance des entreprises et des consommateurs a été affaiblie profondément .

    Au total, le temps nécessaire à ces adaptations et la plus ou moins grande intensité des erreurs qui ne manqueront pas d’être commises, car l’exercice est inédit,détermineront le chemin de l’economie dans les années à venir . Les citoyens auront la dent dure le moment venu par rapport à des mesures jugées inutilement vexatoires , inefficaces au plan sanitaire et économique , voire inhumaines. Il faut espérer que la reprise mécanique succédant à la levée progressive des mesures de confinement et de distanciation sociale ne soit pas suivie par un nouveau plongeon lié au retour offensif du virus en l’absence d’une avancée dans le domaine des traitements et des vaccins.

    •Le retour des nations et des frontières, mais jusqu’ou?

    N’est on pas allé trop loin dans la globalisation commerciale , c’est un débat qui s’installe . Quelle conclusion lui sera donnée ? Allons nous favoriser les circuits courts , la production locale , régionale,puis nationale , mais avec des coûts de production plus élevés , une réduction du pouvoir d’achat , des demandes de revalorisation des salaires et un engrenage de climat social tendu bien connu dans un contexte très difficile. L’industrie agro-alimentaire va t elle devoir se remettre en question? Les pays vont ils chercher à être moins dépendants des partenaires étrangers en ce qui concerne les biens et les services essentiels ou stratégiques .

    Au plan sanitaire , les règles sanitaires ne sont pas harmonisées , elles relèvent de règles nationales . Chaque État est maître de sa politique de santé , de la préparation aux événements sanitaires et de la protection de sa population, mais les Etats sont ils prêts , et les populations aussi, à mutualiser, ou à déléguer, leurs pratiques sanitaires pour les harmoniser et mieux lutter contre de telles pandémies .Pourtant les aspects sanitaires et les risques pandémiques ne s’arrêtent pas aux frontières . La recherche médicale ne devrait elle pas faire preuve de coordination , voire de coopération plus accentuée. Il a été possible de constater quelques paradoxes à entendre des souverainistes se plaindre de l’inaction de l’Europe dans un domaine où elle n’a aucune compétence et dont ils auraient été les derniers à souhaiter le transfert de compétence à Bruxelles, si la question s’était posée.De nombreux pays européens ont payé un lourd tribu à l’absence d’une capacité européenne de gestion de la crise sanitaire . Cette supposée revanche des nations a fait apparaître l’insuffisance de capacité de moyens de certains États pris individuellement dans de grandes difficultés sanitaires.Heureusement , la France et l’ Allemagne ont su coopérer , en contrôlant leur frontière qui n’avait rien d’un rejet de l’Europe , voire en la supprimant et en faisant fi de la compétence nationale, au grand profit des malades frontaliers alsaciens atteints par le virus et soignés dans des hôpitaux allemands , comme nous l’avons sur notre territoire et transférant des malades d’une région à l’autre.

    •La crise de la Covid 19 a mis en lumière le marché mondial de la santé et du médicament.

    La Chine et l’Inde représentent une part importante de la production mondiale de médicaments , il s’agit d’une dépendance extrême . 60 a 80% des principes actifs des médicaments sont produits à l’extérieur de l’union européenne . Aux États Unis , 80% des médicaments sont d’origine chinoise ( 95% pour l’ibuprofene, 91% pour l’hydrocortisone,45% pour la pénicilline) . L’Inde , « la pharmacie du monde » dépend à 70% des ingrédients et intermédiaires chinois. Mais , le prix des médicaments chinois est 40% inférieur à la moyenne mondiale . Le problème n’est pas nouveau.

    De même qu’il existe des stocks de pétrole disponibles pour les temps de crise ,il serait sans doute judicieux d’avoir des stocks de masques, de gants , de gel, de tests , de médicaments de base . C’est un problème de logistique , d’organisation de magasins , d’entrepôts, et peut être moins de globalisation. Au Moyen-Age, il existait près des villes , des greniers à blé pour éviter les pénuries , les famines ,et les frondes, ou les révolutions.

    Le problème est de cibler très précisément les secteurs où l’action de l’Etat doit s’exercer , et sans doute alléger sa présence dans les secteurs où il n’a rien à faire.

    Une plus grande décentralisation peut avoir du sens . L’Allemagne a mieux passé l’épisode que la France semble t il: est ce lié à une meilleure préparation aux risques pandémiques , à une réactivité plus forte de son gouvernement , à un parler vrai plus net, ou à sa plus grande décentralisation? Difficile de répondre mais tous ces facteurs ont joué en faveur de l’Allemagne , qui jouit sans doute d’une meilleure répartition des pouvoirs et des ressources dans le domaine de la santé.

    •La crise de la Covid 19 a jeté une lumière sur les relations intracommunautaires .

    Le choix a été fait de « sauver des vies » contre « sauver la croissance « . les plans de relance adoptés par les différents gouvernements sont des mesures boucliers protégeant les entreprises les emplois ,les banques..Peu importait l’impact sur les déficits , la dette ou l’inflation, il était alors question de survie. « La dépense publique quoi qu’il en coûte « . Les gouvernements ont donc choisi les vies contre les biens matériels et ils ont aussi tenté de minimiser l’impact sur la confiance . Cependant la récession a des impacts forts sur les populations . En empêchant les travailleurs de travailler , les gouvernements ont créé une récession du côté de l’offre ( choc majeur) et, en empêchant les consommateurs de consommer ,ils ont aggravé la récession du côté de la demande ( choc plus faible) ,sauf si l’épargne forcée ou de précaution se transforme en consommation retardée et reportée. La récession est intentionnelle et inévitable . Ce qui n’est pas inévitable , ce sont les dommages à plus long terme que les politiques de confinement font à l’economie. Jusqu’ici , la juxtaposition de mesures sectorielles de soutien a évité le pire . Cette accumulation de dépenses peut elle susciter une mobilisation de l’ensemble de la nation? Peut on échapper à une révision en profondeur de nos politiques d’intervention publiques qui demandent moins des moyens supplémentaires qu’une révision stratégique à long terme ? Aujourd’hui ne serait t on pas tenté de dire pour la France «  de l’argent pour la réforme oui; de l’argent sans réforme non » comme cela est pratique en ce moment pour la santé publique où l’on dépense à tout va pour calmer le climat social mais sans contrepartie , sans réforme de structure.

    La pandémie va donner lieu à des expérimentations en matière de politique économique et de politiques publiques qui seront peut être heureuses, peut être malheureuses. Le point de départ est que les pays se sont collectivement appauvris de quelques semaines à quelques mois de production qui ne sera rattrapée que partiellement. Par ailleurs , les gouvernements ayant maintenus la presque totalité des revenus , la perte se retrouve concentrée sur les finances publiques , avec une augmentation substantielle de la dette publique . Les gouvernements proposeront sans doute diverses mesures visant toutes à favoriser le rattrapage de la production et la résorption de la dette publique : sur la fiscalité, l’épargne pour la diriger vers la rénovation énergétique d’habitations, l’achat de voitures électriques , des dépenses d’infrastructures , de modernisation de l’équipement de production, le numérique et le digital… Elles auront toutes du sens mais aussi des limites , l’Etat devra avoir la capacité à discriminer entre les différents types d’investissement vers des projets rentables à long terme afin de ne pas dilapider des ressources rares. Il faut que l’Etat donne une vision d’ensemble , un plan d’ensemble de son intervention , une planification de celle ci, claire et compréhensible de tous pour instaurer de la confiance .

    La pandémie a ébranlé tous les États , mais aussi l’Europe bien que les politiques sanitaires relèvent de chaque État. La libre circulation des personnes fut bafouée avec l’apparition de frontières intracommunautaires. Des normes ,principes et règles économiques ,budgétaires et financières volèrent en éclat , ce qui s’etait déjà produit ,après la crise de 2008-2009 mais dans des proportions moindres .

    Passe le moment de sidération, la Commission européenne a pris des décisions audacieuses : élaboration d’un plan de relance communautaire sur la base d’une proposition franco-allemande de 750 milliards d’euros dont 500 milliards d’euros , financé par un emprunt de la Commission européenne au non de l’Union européenne. Le premier exemple de décision se traduisant par un transfert budgétaire aux instances européennes. La BCE lançait un programme de rachat massif de titres d’Etats pour 1 000 milliards d’euros porté dans les jours qui ont suivi a 1750 mds .

    L’annulation de dettes est une idée qui fait régulièrement surface. Cela peut protéger le débiteur, mais expose le créancier à des difficultés et met en péril la capacité à emprunter dans le futur en créant un « aléa moral «  au profit des moins rigoureux et au détriment des vertueux .

    En outre, deux évolutions se sont dessinées pour mettre fin à la concurrence déloyale d’entreprises étrangères qui fausse la concurrence dans les appels d’offres européens ou dans les opérations de fusion acquisitions; l’institution d’une taxe carbone aux frontières de l’Union pour défendre la compétitivité des entreprises européennes et compenser le handicap de prix écrasant que les européens subissent du fait de la politique allemande. Mais , avec cette taxe ,l’Europe ouvrira un grave conflit commercial avec les Etats-Unis,la Chine, l’Inde et nombre de pays émergeants . Les mesures de rétorsions ne manqueront pas . Le Covid 19 met l’Europe au pied du mur.

    Ce qu’il faut relever de cette séquence , c’est l’évolution de la politique de l’Allemagne qui a manifesté une plus grande solidarité et bienveillance envers les bénéficiaires des transferts financiers (Etats de l’Europe du Sud ) qu’elle ne l’ a fait envers la Grèce lors de la crise financière qu’a connu ce pays . Dans le cas de la Grèce, il s’agissait de lui faire supporter les conséquences de son manque de rigueur dans sa gestion financière et budgétaire, alors qu’avec la Covid 19 la récession des économies européennes risquait de pénaliser les échanges commerciaux intracommunautaires et en conséquence la production allemande. L’Allemagne souhaitait donc soutenir ces échanges commerciaux intracommunautaires et soutenir ainsi son économie, les entreprises allemandes ayant observé des ruptures d’approvisionnement venant des pays voisins européens . Il faudra vérifier si cette bienveillance se confirme avec la nouvelle majorité qui sera issue des élections de septembre 2021.

    •un risque de sortie vers la croissance « productive » et la frugalité qui peuvent paraître désirables.

    La pandémie de Covid 19 a surgi dans une économie mondiale globalement prospère , même si cette prospérité ne profite pas encore à tous loin de la. Les conditions de vie de l’humanite continuent de progresser même si la progression n’est pas aussi rapide pour tous . Les inégalités s’accroissaient sans doute , mais la croissance économique bénéficiait aux pays les plus pauvres aussi.Ignorant cette situation , certains mouvements écologistes poussent à la décroissance « productive « , à la décroissance et à la frugalité qui leur paraît désirable. La CFDT , premier syndicat français de salariés , défend le « pouvoir de vivre «  plutôt que « le pouvoir d’achat » .

    Grâce au Coronavirus la planète a repris son souffle . La qualité de l’air c’est amélioré selon les cartes satellites de la NASA. Les baleines à bosse retrouvent le goût de chanter et de procréer . Les métropoles débarrassées de leurs habitants , touristes , voitures, avions, ne sont plus altérées par le bruit , les oiseaux chantent, les canards se promènent place de la Concorde , les rats aussi, enfin, un espoir pour la santé humaine. Hélas, le prix à payer est élevé pour l’homme , en quelques semaines seulement : confinement, restriction dans les déplacements , récession économique, faillites d’entreprises, chômage accru , fermeture d’ecoles, misère pour les plus vulnérables. Comble d’ironie , cette épidémie est due à un virus d’origine naturelle , il vient de la vie sauvage , il est « bio » écologique comme d’autres qui nous sont venus de la nature pour nous apporter : peste, choléra,paludisme, grippes, HIV, H1N1, Ebola, la rage, Encéphalite spongieuse (la vache folle) . Ce virus , et les autres , enfants de la nature sèment la mort à travers le monde en quelques semaines . Tous ces virus sont écologiquement corrects en quelque sorte , mais nous dit on leur nocivité n’est imputable qu’a l’homme . Elle résulterait de leurs «  états sociaux » « c’est la faute au capitalisme » précise un penseur écologiste . Hulot le voit « porteur d’un ultimatum « . Allons nous assister à l’avènement d’une « biopolitique » . La crise sanitaire pousserait elle effectivement à la révolution écologique ?

    Osons dire que la pandémie de Covid 19 est une crise sanitaire grave , mais une crise ordinaire si on veut bien la considérer dans une perspective historique qui n’a d’exceptionnel que sa stupéfiante médiatisation mondiale . Elle ne se distingue pas des précédentes épidémies sur le plan sanitaire . C’est la réaction du monde qui est le phénomène fondamentalement nouveau . Les sociétés prospères détestent le risque. La précaution prime. Plus elles sont en sécurité plus le risque qui demeure est insupportable. Plus leur bien être s’élève , moins ce qui vient altérer leur satisfaction est toléré. Quand on ne supporte pas le chant du coq , le tintement des clarines des vaches , le son de la cloche de l’eglise du village ,comment peut on supporter la maladie ou la mort provoquée par un virus. Il est réapparu une sorte de peur millénariste, la peur de sombrer , la phobie du risque,une peur qui fait la fortune du catastrophisme écologiste et l’audience des médias qui s’en abreuvent.

    La dialectique du progrès et de la peur ,typique de l’époque contemporaine , alimente deux phénomènes sociaux majeurs , qui en fait n’en font qu’un: l’élévation considérable de la valeur accordée à la vie et à la santé humaines, avec la recherche de la vie quasi éternelle, et l’élévation considérable de la valeur donnée à l’environnement , c’est à dire à la santé de nos écosystèmes . C’est une matière à réflexion qui s’impose aux responsables politiques .

    Sommes nous sortis de la période de tous les dangers pour le monde, dans un monde en désordre . Non.

    L’analyse qui précède est un point de vue qui croise la logique économique et la contrainte sanitaire. L’approche fait fi de ce qui risque d’être une considération essentielle des années à venir : les risques politiques et sociaux qui vont interférer avec le déroulement des scénarios économiques et financiers . Et il ne s’agit pas seulement de politique nationale , mais aussi et surtout du nouvel équilibre du monde ( déjà l’issue de l’élection présidentielle américaine en novembre prochain).

    On ne peut que constater que la pandémie a eu pour conséquence une plus grande « fragmentation » de la société civile dont le symbole est «  la distanciation sociale « , terme mal choisi. De même les peuples ont été séparés les uns des autres par des frontières sanitaires , même pour leurs séjours de vacances estivales préférés. Les hommes comme les nations ont été pris dans un tourbillon de méfiance . Ces évolutions n’ont fait qu’accentuer des tendances déjà à l’oeuvre depuis une ou deux décennies .

    Les développements qui précèdent démontrent que nous ne sommes pas sortis de cette période dangereuse. Le monde n’est pas devenu plus prévisible, bien au contraire . Il faut espérer la mise sur le marché d’un vaccin contre la Covid 19 le plus rapidement possible au bénéfice du plus grand nombre car nos concitoyens supportent de plus en plus mal les mesures contraignantes , des lignes de fracture apparaissent dans nos sociétés , l’intolérance explose, le monde est un peu plus fragmenté et risque d’exploser , et le prolongement de la crise risque d’embarquer nos sociétés dans la peur et le catastrophisme, la décroissance et les solutions strictement nationales.

    Il faut veiller attentivement à ne pas tomber dans le piège des attraits douteux et des mauvaises solutions. C.est la grande responsabilité de tous les responsables politiques qui gouvernent ce monde . Auront ils la sagesse indispensable , il faut le souhaiter et l’espérer, sans quoi les tensions mondiales vont gagner.

    Non , nous ne sommes pas sortis de la période de tous dangers pour le monde en désordre . Le crise sanitaire mondiale a aussi mis en lumière le grand désordre des relations internationales qui prévalait déjà avant la crise et nous fait redécouvrir , en l’accentuant , que le monde est , aujourd’hui ,un terrain de jeu dangereux.